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Appel aux médias : arrêtez avec les sondages.

danah boyd
Portrait de danah boyd

Ce billet de danah boyd est la traduction de Media: End Reporting on Polls, publié le 9 novembre sur le site Points, site de publication des travaux du think tank Data & Society dont elle est l'animatrice principale.

Traduction depuis l'anglais (États-Unis) par Hervé Le Crosnier et Valérie Peugeot pour C & F éditions.

 

Ce billet a été écrit quelques heures après le texte Reality check: I blame the media, également traduit sous le titre J’en veux aux médias. Il est temps d'atterrir.

 

Nous savons maintenant que les sondages étaient faux. Au cours des derniers mois, je l’ai expliqué à de nombreux journalistes et gens de l’industrie des médias, mais on m’a en général ignorée et rejetée. Je ne suis pas la seule. Deux chercheurs en informatique que je respecte profondément, Jenn Wortman Vaughan et Hanna Wallach [1], ont essayé de publier une tribune sur les prédictions et l’incertitude dans les grands journaux, mais on leur a en permanence répondu que les données étaient solides. Elles ne l’étaient pas. Et cela va devenir de plus en plus problématique.

Il est temps aujourd’hui d’ouvrir un moratoire sur l’usage des sondages dans les médias. Et pour les statisticiens d’arrêter de nourrir les enchères médiatiques avec des sondages dont ils connaissent pourtant les biais.

Pourquoi les sondages ne seront jamais exacts

Les sondages ont une belle histoire, une histoire que la majeure partie de ceux qui se fient aux sondages ne connaissent pas. Dans The averaged American [2], Sarah Igo décrit trois grandes enquêtes réalisées au milieu du XX siècle qui ont constitué les fondements sur lesquels les instituts de sondage modernes se sont construits : les études menées par Middletown, Gallup et Kinsey. En tant que chercheuse, c’est incroyable de voir la naïveté de ces pionniers, en matière de statistiques et de recueil des données. Mais il y a également un autre constat frappant dans ce livre : bien plus que partout au monde, les Américains avaient envie de contribuer à ce type d’études parce qu’il avaient le sentiment de participer ainsi à la construction de la vie publique. Ils avaient envie de révéler leurs pensées, leurs croyances et leurs idées parce qu’il pensait que cela leur apportait quelque chose, à titre individuel comme à titre collectif.

Quand on évoque aujourd’hui les inexactitudes des données d’opinion actuelles, on se focalise sur les limites techniques. Certaines sont bien réelles. Ainsi, les téléphones mobiles ont changé les sondages, car de nombreuses personnes ne répondent pas quand l’appel provient d’un numéro inconnu. Le règlement de la fin 2015 établi par la FCC, qui limite les appels par des robots pour protéger les consommateurs [3], a transformé cette année le processus de sélection du panel, rendant les sondages plus onéreux, ce qui a conduit les instituts de sondage à baisser le niveau d’exigence. Nous avons tous entendu parler de ces efforts pour extrapoler la représentativité des résultats à partir d’échantillons trop petits. Le New York Times a ainsi décrit le cas où une seule personne suffisait à changer les moyennes nationales d’un sondage [4].

Mais il y a un autre problème, bien plus insidieux, concernant les données de sondage. Tout le monde et n’importe qui veut collecter des données auprès du public. Mais le public est fatigué qu’on lui demande sans arrêt son avis ; il se sent harcelé. Les gens ne croient plus dans ces dispositifs et les biais de leurs réponses rendent les résultats de plus en plus trompeurs. Vous ne pouvez pas recueillir des données valables quand le public ne croit pas au sondage pour lequel on l’interroge. Les instituts de sondage ont ainsi quasiment tué leur capacité à avoir des résultats valables. C’est ce qui arrive quand on replante la même semence au même endroit année après année, jusqu’à ce que la terre ne puisse plus la faire vivre.

Les sondages sont morts, et il nous faut l’accepter.

couverture du livre C est compliqué
 
 

Du danger de construire les infos sur les sondages

Pour la plupart des gens, y compris le public éclairé, les sondages ont l’apparence de faits. C’est tellement rassurant et motivant de voir des chiffres. Cela vous donne le sentiment de pouvoir faire quelque chose pour infléchir ces données. Et quand les chiffres changent, vous vous sentez bien. Cela joue sur des fondamentaux de la psychologie humaine. Et c’est pourquoi les chiffres jouent un rôle si importants dans l’éducation ou le monde du travail.

Les campagnes politiques font appel aux chiffres pour motiver leurs troupes. Ils permettent de répartir géographiquement les équipes, ils servent à galvaniser les soutiens. C’est ce qui explique les investissements considérables dans les sondages.

Malheureusement, ces ressorts psychologiques et ces finalités perdent leur sens quand on commence à s’appuyer dessus en public. Si les chiffres donnent votre camp gagnant, vous vous détendez et arrêtez de vous faire du mouron, souvent avec auto complaisance. Si les chiffres donnent votre équipe perdante, vous êtes encore plus motivé pour prendre des mesures et agir. C’est pour cela que les médias aiment à considérer les élections comme de longues courses de chevaux — ils publient les sondages pour pousser les gens à l’action, ce qui de fait fonctionne.

Mais survient alors un burnout et une fatigue des chiffres. Plus les gens se sentent poussés et influencés, plus la course de chevaux dure, et dure encore, et plus ils deviennent désabusés. Au lieu de galvaniser les gens pour les pousser à agir, montrer des sondages sur une longue période avec des visuels flashys, des pointeurs qui bougent tout le temps, conduit les gens à se désengager du processus. Au final à ne pas aller voter.

C’est un résultat terrible. La responsabilité des médias est d’informer le public et de contribuer à un processus démocratique sain. En couvrant de manière obsessionnelle les sondages comme s’ils étaient des faits, ils sont non seulement statistiquement irresponsables, mais également psychologiquement irresponsables. En utilisant les sondages en permanence, les médias cherchent à créer un produit addictif. Ce faisant, ils mettent les gens en état d’overdose.

Dans mon billet écrit le jour des résultats [5], je décrivais la manière dont les médias ont été manipulés et ont refusé d’assumer leur part de responsabilité morale pour le rôle qu’ils ont joué dans le spectacle de cette année électorale. La manière dont ils ont parlé des données et mené la course aux sondages constitue leur faute majeure. C’est de loin la part du processus la plus facile à corriger. Aussi, j’en appelle aux médias d’information pour mettre en place un moratoire sur la reprise des sondages, pour réduire drastiquement la fréquence à laquelle ils font mention de sondages, et pour construire un regard critique aiguisé sur les données qu’ils reçoivent. S’il veulent vraiment être le lieu où l’on ausculte les pouvoirs, les médias doivent également devenir des structures où l’on ausculte les maths.

danah boyd, le 9 novembre 2016

Notes

[1]« The Inescapability of Uncertainty: AI, Uncertainty, and Why You Should Vote No Matter What Predictions Say », Jennifer Wortman Vaughan et Hanna Wallach, Medium, 31 octobre 2016. Accès à l'article sur Medium

[2]The averaged american : Surveys, Citizens, and the Making of a Mass Public, Sarah Igo, Harvard University Press, avril 2008.

[3]« Stop Unwanted Calls, Texts and Faxes », Federal Communication Commission, Accès sur le site de la FCC

[4]« How One 19-Year-Old Illinois Man Is Distorting National Polling Averages », Nate Cohn, The New York Times, 12 octobre 2016. Accès à l'article sur le site du New York Times

[5]« Reality check: I blame the media. », danah boyd, 9 novembre 2016. Accès à l'original en anglais sur le site Points (accès à la traduction française sur le site de C & F éditions)

CC : by-nc-sa
Le texte original et la traduction sont diffusés sous une licence Creative commons by-sa
Media: End Reporting on Polls, billet écrit par danah boyd le 9 novembre, jour même de l'élection de Donald Trump à la Présidence des états-Unis, et publié sur le site Points, site de publication des travaux du think tank Data & Society dont elle est l'animatrice principale.

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Traduction depuis l'anglais (États-Unis) par Hervé Le Crosnier et Valérie Peugeot pour C & F éditions.
Ce billet a été publié quelques heures après l'article Reality check: I blame the media., également traduit sous le titre J’en veux aux médias. Il est temps d'atterrir pour C & F éditions.