C & F Éditions

Interview d'Alain Ambrosi
réalisateur des documentaires du DVD

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Les avancées scientifiques ont un large impact sur les décisions démocratiques. De nombreux documents et conférences en parlent. Que s'est-il passé de différent à Belém ?

Après avoir étudié la socio-linguistique et les langues orientales à Paris, Alain Ambrosi est parti au Québec dans les années 1970 pour travailler à l'Université de Montréal sur la traduction automatique. Mais c'est en rencontrant la vidéo, en pleine explosion durant ces années, qu'il découvre sa vocation.

Portrait de Alain Ambrosi

Il travaillera sur l'usage de la vidéo pour l'aide au développement, d'abord au SUCO (Service Universitaire Canadien Outre-Mer) dès 1976, puis en créant l'ONG « Vidéo-Tiers-Monde » en 1985. L'objectif de cette association était de diffuser les pratiques de communication auprès des communautés et des activistes dans les pays en développement. Il réalisera plusieurs documentaires sur plusieurs pays en Afrique et en Amérique latine. Ceci l'a conduit à fonder en 1990 « Videazimut », une coalition internationale de plus de 100 associations dans 47 pays travaillant à la promotion de la vidéo alternative et des télévisions associatives dans les pays en développement.

Alain Ambrosi a travaillé sur tous les segments de la chaîne de production et diffusion de la vidéo dans le monde, alternant les stages de formation dans les divers pays, l'analyse des conditions d'émergence des médias alternatifs, et le travail de consultant pour divers organismes canadiens et internationaux.

Ce secteur a été profondément marqué par l'irruption de l'internet, ce qui ne pouvait laisser Alain Ambrosi indifférent. Il participe ainsi à la création du « Global Community Networking Partnership » en 2000, puis du CMIC, « Carrefour Mondial de l'Internet Citoyen ». Cette activité au carrefour de la communication et des réseaux l'a conduit à participer à la création en 2002 de CRIS (Communication Rights for an Information Society), qui jouera un rôle central dans l'organisation des réseaux de la société civiles lors du Sommet mondial sur la Société de l'Information, tenu sous l'égide de l'ONU en 2003 et 2005. À ce titre, il impulsera le livre « Enjeux de mots: regards multiculturels sur les sociétés de l'information » qui sera publié en 2005 chez C&F éditions.

Après avoir été coordonnateur pour le projet Media@McGill jusqu'en 2007, Alain Ambrosi se définit aujourd'hui comme un vidéaste, consultant et chercheur indépendant et utopiste. Il est toujours disponible pour inventer de nouveaux projets autour de ses capacités organisatrices. Mais c'est vers la réalisation vidéo et les expositions photo qu'il veut utiliser la plus grande partie de son énergie. La réalisation des reportages sur le Forum mondial Sciences & Démocratie lui permet de fusionner ses passions : la réflexion démocratique devant les technologies de la communication et l'oeil du vidéaste ; la capacité d'écoute du philosophe et le verbe du narrateur.

Alain Ambrosi : Cela peut paraître incroyable, mais c'est la première fois que les mouvements sociaux rencontraient les scientifiques dans un forum planifié avec des objectifs bien précis. Bien sûr il y a eu auparavant des contacts et des rencontres entre ces deux milieux. Historiquement il y a eu aussi depuis la deuxième guerre mondiale des prises de positions des scientifiques dans l'arène politique sur le nucléaire et la paix ou sur l'environnement et plus récemment sur les dérives des biotechnologies ou de la géo-ingénierie par exemple.

Mais cette rencontre de Bélem est une première dans le sens où c'est la première fois que des scientifiques acceptent de sortir de leur milieu, de s'asseoir à une même table avec des "non-scientifiques" (activistes, détenteurs de savoirs traditionnels,chercheurs indépendants, praticiens, usagers) pour tenter de répondre ensemble à la question de la relation de la science et de la démocratie.

C'est pour eux accepter de se mettre en question en tant que professionnels et praticiens dans ce qui les fondent en tant que communauté à savoir la liberté et l'indépendance du chercheur. C'est en fait reconnaître en tant que communauté ce que beaucoup de ses membres avaient pu faire individuellement, que ces valeurs de liberté et indépendance ne sont plus respectées à l'heure de la technoscience néo-libérale.

Du côté des mouvements sociaux c'est aussi une reconnaissance que si une autre manière de faire la science est souhaitable pour rendre "un autre monde possible", cela ne peut se faire qu'avec les scientifiques. Il a fallu une vraie crise de civilisation avec la combinaison des crises économique, écologique et alimentaire pour en arriver là. C'est ça qu'il s'est passé à Bélem.

Pourquoi une marque du pluriel pour parler des sciences ?

Alain Ambrosi : C'est d'abord une manière bien sûr de rappeler que les sciences humaines et sociales sont aussi importantes que les sciences dites exactes. C'est l'ensemble des sciences qui est soumis à une véritable vassalisation par le marché avec la complicité des états démocratiques . Le Canada est d'ailleurs l'un des pires à ce sujet.

Mais, grâce à la variété géographique et sectorielle des participants à ce forum on a pu voir très vite que ce pluriel renvoie aussi à d'autres questions importantes qui mettent en perspective les sciences dans une écologie des connaissances qui dépasse les enceintes des laboratoires autant que les frontières et divisions entre est et ouest ou nord et sud. Les Indiens par exemple nous ont rappelé que les sciences sont souvent qualifiées d'"occidentales" alors que beaucoup des grandes découvertes,des mathématiques à la pharmacologie nous viennent de l'orient .

Plus important encore est la relation entre les "sciences" et les savoirs traditionnels et les savoirs populaires. Le fait que ce forum ait eu lieu en Amazonie ne pouvait pas passer à côté de cette question fondamentale de la valorisation des savoirs traditionnels et de leurs relations avec "la"science.

Comment les mouvements sociaux peuvent-ils intervenir dans les questions scientifiques ?

Alain Ambrosi : Par une participation active à tous les niveaux de la production et diffusion de connaissances et leurs applications par les technologies. Tout en respectant la liberté et l'indépendance du chercheur, les mouvements sociaux peuvent influer en amont et en aval de la recherche.

Pour répondre à la crise de civilisation que nous vivons, l'ordre de priorité des objets de recherche par exemple est fondamental et devrait être défini avec la participation des mouvements sociaux et non pas laissé aux seuls soins des professionels et décideurs politiques du complexe technoscientifique. Leur rôle doit être avant tout en être un pôle d'éducation et de sensibilisation aux grands enjeux scientifiques et à ceux des nouvelles technologies. Mais ils doivent aussi intervenir dans l'espace politique.

Dans les dernières années on a vu apparaître des communautés d'usagers qui ont pu faire la différence dans des domaines aussi variés que les semences OGM, les médicaments,les logiciels lires, la libre circulation des données et découvertes scientifiques, etc. On voit aussi comment les usagers ou les praticiens de première ligne peuvent être des lanceurs d' alerte sur des questions aussi importantes que l'environnement, la santé ou les nanotechnologies pour ne prendre que ces exemples.

Le partage des connaissances est une utopie à laquelle beaucoup visent, notamment les enseignants. Or à l'échelle du monde on assiste plutôt à une soumission de la connaissance aux relations internationales. Avec des effets très forts sur les pays en développement. Comment les scientifiques peuvent-ils réagir ?

Alain Ambrosi : J'ai eu l'occasion de participer de 2003 à 2005 aux différentes phases du Sommet Mondial sur la Société de l'Information de l'ONU (SMSI). Les représentants de la société civile s'étaient alors opposés à la «société de l'information» néolibérale et avaient préféré l'appeler «société des savoirs partagés». Il est vrai que pour passer des paroles aux actes cela allait prendre du temps et les seuls mouvements sociaux en étaient bien incapables.

Mais depuis 2005 des progrès très substantiels ont été accomplis et des batailles gagnées notamment dans le champ de la propriété intellectuelle et du partage des connaissances par des scientifiques alliés à des mouvements sociaux.

Le rôle des scientifiques est fondamental dans le partage des données et découvertes scientifiques. Il y a une véritable censure exercée par le marché à travers notamment les maisons d'édition de revues scientifiques. Le mouvement du "libre accès" a fini par influer sur les politiques nationales et internationales tant dans des pays émergents comme le Brésil que dans des pays du Nord. Il pourra permettre, entre autres choses, une participation pleine et entière des chercheurs des pays en développement qui sont souvent en première ligne et donc les mieux placés pour définir, comprendre, évaluer et résoudre des questions de recherche fondamentale à la survie de notre planète et des êtres vivants qui l'habitent.

L'Amazonie est terre de partenariat, comme vous le montrez dans votre film. Cet échange équilibré est-il réalisé dans d'autres recherches ? N'y a-t-il pas un danger de biopiraterie sur les immenses réserves de biodiversité de ce sous-continent ?

Alain Ambrosi : Je ne saurai répondre en détail à cette question. Je pense que les équipes de recherche pluridisciplinaires, pluri-institutionnelles et internationales en Amazonie sont un phénomène relativement récent et cela reste encore l'exception. Cela a pris près de quinze ans au projet PLOUPH que j'ai documenté ( de manière un peu trop hâtive à mon goût), pour en arriver là.

Au delà des cas de biopiraterie qui ne manquent pas, les témoignages qui m'ont frappé dans le forum sont des chercheurs et chercheuses brésiliens qui se voient imposer non seulement des agendas de recherche mais aussi des méthodes de recherche qui ne tiennent pas compte d'une part de l'expérience terrain des équipes de recherche en place et, d'autre part, des réalités vécues et des savoirs tradtionnels des populations autochtones. qui sont souvent mystifiés quand ils ne sont pas simplement ignorés.

Les interventions des participants sont nombreuses et très variées. Comme réalisateur, comment avez vous procédé pour sélectionner, organiser et monter ces séquences sans vous trouver contraints par le déroulement même du Forum ?

Alain Ambrosi : Il s'est dégagé dans ce forum une énergie extraordinaire comme si tous les participants des différents milieux avaient attendu depuis longtemps ce moment et cet espace de rencontre . Même si les réserves et appréhensions des uns et des autres étaient souvent palpables, et même si il était clair que beaucoup de questions d'importance n'allaient pas pouvoir être débattues, chacun des participants semblait prêt à construire une intelligence collective et donner corps à un projet commun.

Cela s'est reflété dans le contenu et la ligne éditoriale pour le dire ainsi s'est presque établie d'elle même. Partir de l'état des lieux de la planète , passer par les multiples formes de vassalisation des sciences et des scientifiques par le marché pour aboutir aux acquis des mouvements de résistance sous toutes les latitudes et aux perspectives qu'ouvre le mouvement des biens communs était le fil rouge qui s'imposait.

Je dois dire que sans l'organisation minutieuse des organisateurs tant sur le contenu que le déroulement, cela n'aurait pas été possible. Le choix et l'ordonnancement des thémes à débattre ajoutés à la qualité des intervenants pour chacun d'entre eux reflétaient une maturité dans la réflexion préalable et la connaissance des réseaux de personnes ressources. Il n' y avait alors que l'embarras du choix et la peur de ne pas pouvoir rendre justice à la qualité de chacune des prestations. C'est pourquoi j'ai choisi de faire des entrevues en dehors du forum lui-même et aussi d'aller au coeur de l'Amazonie pour tenter d'illustrer certains des propos du forum.

Il est toujours extrêmement difficile de rendre compte visuellement d'une conférence. Le résultat est en général très ennuyeux pour le spectateur. J'ai essayé d'éviter cela dans le découpage et le rythme des entrevues et des extraits de la conférence. Le fait de présenter le tout sous forme de docu-livre est une expérience intéressante. Ce type de format hybride d'édition-diffusion est très intéressant et doit être systématiquement exploré.

 

Le site compagnon : vidéos complètes des entretiens

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Nous proposons chaque semaine de diffuser les entrevues réalisées par Alain Ambrosi et le verbatim des interventions et débats tles qu'ils se sont déroulé à Belém en janvier 2009 qui servent de base aux reportages du DVD.