C & F Éditions

Le goût du métal
Nathalie Beaudoin

couverture
13,5 x 21 cm.
Collection Fiction
 

Commander

Version imprimée
20 €
ISBN 978-2-37662-113-3

juin 2026
 
 

Extrait spécimen

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Autre ouvrage de Nathalie Beaudoin

couverture
Insidieusement
20 €
ISBN 978-2-37662-069-3

2023.
 

Un ouvrage majeur, une inspiration qui puise dans l'histoire et les correspondances temporelles, un style fluide et accrocheur.

Existe également en édition collector. L'ouvrage est alors numéroté, incluant un marque page original en métal soudé, une dédicace de l'autrice. Il est délivré dans un paquet cadeau

Les marque-pages sont des objets uniques réalisés par l'artiste Lama el Charif

Quantité limitée à 50 exemplaires

Le goût du métal

Nathalie Beaudoin

couverture du livre

 

Split, Croatie, en 2005. Iéna, jeune sculptrice, découpe, assemble, soude et polit le métal. Les trois hommes qui l'ont recueillie enfant lui cachent un terrible secret. Le silence qui l'étouffe n'est pas loin de céder.

Split, Empire romain, an 302. Anégnotès, bibliothécaire affranchi, rachète deux esclaves pour les libérer. L'une d'elles est une enfant appelée à un destin sacré ; l'autre appartenait à l'intendant du palais. Les temps sont troublés : les haines vont se déchaîner.

Un lieu, deux époques emportées dans un même engrenage : une spirale d'amour, de violence et de rédemption.

 

Les secrets peuvent être reliés entre eux à travers les âges. Dans le monde contemporain, à Split qui se remet d'une guerre civile, on trouve les échos de la violence de l'empire romain envers les premiers chrétiens et les Égyptiens dominés. Les hommes ont le goût du métal, les personnages féminins portent la trace de la violence et la volonté de rédemption.

Au coeur de ce récit, des personnages touchants, forts et fragiles à la fois, construisent un fil littéraire de découverte qui crée de l'attente. Une construction qui procède de la tension, jusqu'au drame ou à la libération. Viendra-t-elle ?

 

2oo5, Split, Croatie

L'immense plaque de tôle, maintenue verticalement par des poulies, renvoyait ses éclats métalliques, selon les traces en spirales laissées par la disqueuse. Elles étaient mouvantes, parfaitement insaisissables selon les reflets de la lumière.

C'était la seule pièce de métal qui émergeât dans le hangar, au milieu d'amoncellements de tôles rouillées, aux plissures accidentées par la façon dont elles avaient été broyées. Il était difficile d'en reconnaître l'origine ; parfois un angle identifiable, un martelage ou une dentelle particulière pouvaient laisser deviner l'objet initial ; ces ferrailles, aciers inoxydables qui retournaient peu à peu à leur forme brute, constituaient une réserve à l'odeur limoneuse, à même le sol.

Ozren fit le tour de la plaque de métal.

Il découvrit Iéna de l'autre côté, à mi-hauteur de l'échelle posée contre une des traverses de bois qui soutenaient le toit du hangar. Sa longue et épaisse chevelure était entortillée sous les lunettes de chantier et son casque lui protégeait les oreilles ; le masque devant sa bouche dissimulait son visage. Elle avait les genoux calés contre les barreaux, le bassin d'aplomb. Elle tenait des deux mains la meuleuse et polissait le métal par de lents mouvements circulaires.

3o2 de notre ère, Split

Les corps entravés, à peine voilés, tranchaient sous l'éclat et la souveraineté du temple, en cette sixième heure du jour. Anégnotès se rendait à la bibliothèque du palais de Dioclétien, pour sa tâche quotidienne. Il avait entrepris un répertoire pour classer les rouleaux et les livres destinés à l'empereur.

Il s'arrêta, saisi devant l'exhibition de chairs, plutôt en bon état en apparence. Il avait oublié de changer de trajet, ce qu'il faisait habituellement lors d'un arrivage d'esclaves, demi-vivants, qui semblaient traqués. Un état d'errance entre bêtes et hommes ; de l'humanité au moins par la forme.

Son estomac se serra, et la honte, toujours. Il baissa les yeux. Il s'apprêtait à reprendre son chemin à travers la foule amassée là, dans la communauté joyeuse et cruelle de ceux pour qui être du côté de la force était légitime.

- Sexe sectionné, pour un spécimen sans spécificité... Tout juste bon à être un spectre sur le Styx ; ça n'aura aucune utilité !

Le double jeu de mots souleva un vent d'hilarité. Après tout, c'était pour ça aussi qu'on venait là. Anégnotès leva les yeux sur l'auteur de ces bons mots, en toge immaculée, un homme riche qui pointait l'estrade.

L'archiviste suivit du regard celui que ce noble montrait du doigt. Un enfant, le seul au milieu d'un groupe d'hommes, pour la plupart dans la fleur de l'âge productif. Il n'y avait pas de femmes, le marché en étant saturé. Il fallait laisser les cours remonter. Les esclaves étaient figés, sans qu'on puisse décoder d'émotion dans leur regard fixe. Quelques mâchoires serrées cependant manifestaient un esprit en éveil.

Seul l'enfant bougeait dans des mouvements désordonnés, regardant tour à tour ses compagnons d'infortune et la foule. Anégnotès qui se trouvait là par hasard fut manifestement le seul à être ému. Il eut l'impression d'une quête apeurée ; comme un jeune chien pris en faute, avec ses cheveux hirsutes, les côtes saillantes, dans l'attente de la caresse ou du fouet. Une erreur dans cet arrivage. Un vague tissu autour de la taille masquait ses parties génitales.

Avant que la vente des esclaves ne débute, il se dirigea vers le spéculateur qui donnait des ordres aux quatre mercenaires en faction. L'entente fut assez rapide, quand il proposa pour ce jeune spécimen le prix qu'il aurait payé pour l'un des autres, apte au labeur. Le marchand demanda à l'un de ses mercenaires d'entraver les mains de l'enfant, et remit le lien de cuir à son acquéreur. Anégnotès repartit chez lui ; il se rendrait à son travail après les heures chaudes. Le jeune esclave le suivait et quand l'homme se retourna, il le regardait.

Ils quittèrent la place et la foule et s'arrêtèrent près d'une fontaine. Le bibliothécaire défit les liens du garçon et lui proposa à boire. Il lut l'incrédulité et la peur dans son regard. Il lui parlait, mais l'enfant ne semblait pas comprendre. Il prit alors de l'eau fraîche dans ses mains et but. D'un geste, il l'invita à en faire de même. De petits mouvements d'hésitation puis l'esclave céda et but longuement. L'homme eut l'impression qu'il avait oublié jusqu'à sa présence.

Nathalie Beaudoin

Nathalie Beaudoin

La musique et les jeux littéraires intéressent Nathalie Beaudoin. Jeux de signes, d'équivoques, de déplacements ; jeux sur l'intertextualité et enjeux esthétiques : ce qui se dévoile, les failles qui révèlent au sein du langage, les champs de conflit et leur interprétation.

Elle ne vit pas sur un rocher battu par les vents et les marées pour rien : elle aime scruter les traces de tout ce qui fait vie dans l'art - dont le rapport dialectique au tragique. Elle fait de son écriture une invocation à la puissance sensorielle du monde, de ce que l'on y reconnaît et de ce qu'on y remet en jeu.

Ouvrage précédent : Insidieusement, C&F éditions, 2023.